Par Camille Abettant, philosophe à l’Espace éthique du Languedoc Roussillon

Depuis une dizaine d’années, le terme de « médecine personnalisée » a connu un formidable essor. Utilisée dans des acceptions multiples et parfois très différentes, elle a suscité des opinions divergentes, sans doute nées d’un certain flou. Pour certains, elle représente l’avenir d’une médecine capable de s’adapter à la particularité de chaque patient. Pour d’autres, elle n’est qu’un effet de mode, un mot accrocheur dépourvu de toute nouveauté substantielle, tant l’idée de procurer le bon traitement à la bonne personne au bon moment est constitutive de la médecine depuis la période hippocratique. Ces deux positions antagonistes donnent parfois lieu à des échanges passionnés, ce qui conduit à vouloir mettre un peu d’ordre dans ce débat. Le terme même de médecine personnalisée engendre l’espoir d’une médecine capable de s’adapter aux particularités de chaque personne, à ses besoins spécifiques, afin de délivrer un soin non pas centré sur la seule maladie mais sur la personne dans sa globalité (approche holistique). Il laisse espérer que les différences qui existent entre les personnes pourraient être prises en compte lorsqu’il s’agit de les soigner. Mais, aux yeux de ses détracteurs, l’actuelle « médecine personnalisée » ne prend en réalité en compte que les différences biologiques existant entre les individus : il s’agit en réalité d’adapter le dépistage, le suivi et les traitements proposés au profil génétique d’un individu. Envisagée de cette façon, la médecine personnalisée ne représenterait pas une révolution en médecine mais seulement un affinage poussé – et bienvenu – des stratégies naturalistes traditionnelles. En effet, il s’agit alors de distinguer des groupes de patients et de leur proposer, selon leur groupe, des prises en charge différenciées. Grâce aux progrès scientifiques (en particulier dans le domaine de la génétique), cette distinction est de plus en plus fine. Elle reste pourtant insuffisante pour prendre en compte et s’adapter à l’histoire de la personne, à ses préférences, à ses valeurs, etc. Autant d’aspects qui sont pourtant de première importance pour délivrer une médecine réellement personnalisée. En réalité, la personnalisation des soins est loin d’être univoque. Elle comporte plusieurs niveaux qui reflètent la complexité de ce qu’est une personne humaine. D’une part, il est incontestable que tout individu est fait d’un corps obéissant à des déterminations biologiques et physiques. Personnaliser les soins, c’est donc adapter les traitements aux déterminants somatiques de l’individu considéré, en particulier à ses déterminants génétiques. Mais, d’autre part, personnaliser les soins signifie également prendre en compte l’histoire de vie de la personne et ce que l’on pourrait appeler sa « conception du monde ». Or, ces éléments ne peuvent pas être étudiés de façon pertinente avec les outils habituels des sciences expérimentales. Ils requièrent, pour être pris en compte, de recourir à des compétences qui relèvent des sciences humaines. De telles méthodes de connaissance ont parfois tendance à être – à tort – discréditées en médecine. Les conclusions auxquelles elles aboutissent revêtent, en effet, un caractère plus « ambigu ». C’est ce qui a conduit une partie du champ médical à se détourner des humanités au cours du XXème siècle. Le débat actuel sur la médecine personnalisée conduit ainsi à réfléchir sur les méthodes que la médecine doit mettre en œuvre pour prendre en compte la personne dans sa totalité. En tout état de cause, la personnalisation des soins comporte plusieurs volets : un volet strictement naturaliste intégrant les particularités biologiques du patient et un volet historique, social et psychologique, tenant compte des particularités de la personne. Ce dernier aspect, contrairement au premier, est au cœur de la relation thérapeutique et du dialogue entre le médecin et son patient. C’est précisément là que la personnalisation du soin peut se déployer et que l’on peut espérer la mener à bien. Pour aller plus loin : C. Abettan, « Between hype and hope : What is really at stake with personalized medicine ? », Medicine, Health Care and Philosophie, vol. 19, n°3, 2016, p. 423-430. Article accessible en ligne à l’adresse http://rdcu.be/jQJc